Gilles TRISTAN

Inspirations poétiques

 

 

                                           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                 

 

 

 

 

 

                                       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Xélim

 

 

Ta robe était si blanche alors que l'homme était si pâle,

le ciel était si bleu pour livrer ici ta dernière bataille,

toi mon beau cheval blanc, mon superbe Bucéphale,

si loyal au cavalier étincelant, menant à tes funérailles.

 

Le matin encore, ton âme était sans douleur, ni tâche.

La magnificence de ton allure n'avait d'égale posture.

Ni les princes, ni le roi des rois n'eurent tel panache,

au vent du crin soyeux, glissant sur ta fière encolure.

 

Si tu avais pressenti ce matin là, l'ombre du sommeil,

aurais-tu profondément humé une dernière fois encore,

l'herbe fraîche et les fleurs odorantes baignées de soleil ?

Mais peut-être le savais-tu, ce que tout humain ignore ?

 

Fidèle et sûr ami de l'homme, bien que tout son contraire,

jadis son meilleur servant et vaillant équipier légendaire,

compagnon d'arme fidèle, portant haut ses oriflammes,

conquérant des grands espaces, que nous tous adorâmes.

 

Une histoire antique au devoir de mémoire déjà oublié,

par l'ingratitude humaine, d'une morale peu fraternelle,

Un serviteur de l'homme, esclave de sa vile cupidité,

remercié aux abattoirs, après maintes corridas cruelles.

 

Sous un ciel bleu délavé, guidé par ton maître aveuglé,

confiant, malgré les cris délirants de la foule des arènes,

obéissant aux éperons acérés du conquistador si adulé,

tu presses ton pas vers le Colisée d'aversion et de haine.

 

Splendide étalon candide, précédant la funeste cohorte,

qui en ordre de bataille te conduit sous bonne escorte.

De l'ombre à la lumière, la foule exulte, la foule exhorte,

ton drame se prépare et referme là, ta dernière porte.

 

Sans crainte, ta confiance au prince est indéfectible,

malgré ta peur qui vient quand ses yeux à lui brillent.

Ton élégance et la noblesse de tes pas sont indicibles,

elles parent de lumière l'ombre de l'homme de pacotille.

 

Les sons des cuivres s'altèrent aux hystéries et clameurs,

dans ce fort tumulte où la mort se prépare à battre le glas.

L'ivresse sonore du sabbat résonne en assourdissant Kafka,

dans ce théâtre antique où l'épilogue veut que la bête meure.

 

Le silence est si brutal que ton poitrail soudain frissonne.

Tes sabots deviennent lourds quand ton cavalier se dresse,

écrasant tes flancs, du talon de ses étriers qui te blessent.

La foule s'émeut, présageant à mal que tu le désarçonnes.

 

Alors, tu réponds courageusement encore à ton chevalier

et ton supplice commence au regain des fanfares effrénées,

quand les souffles fétides s'exhalent des gorges tonitruantes,

au vent tiède d'une chaleur malsaine, devenant étouffante.

 

Du ventre de la forteresse jaillit soudain le colosse, la bête.

Jadis dans les pâturages, vous étiez amis et compagnons de jeu,

avant que la main de l'homme ne flétrisse encore une conquête,

en dressant un monstre pour grandir la réputation du vaniteux.

 

Le taureau n'a de cesse de te charger, mon valeureux cheval,

combat inégal et immoral, portant l'homme sur son piédestal.

Le cœur battant, tu obéis, galopes, tu cabres, tu évites, tu hésites.

La prestance indécente, il te bride, te refrène, t'exhorte et t'agite.

 

Folie enfiévrée des banderilles dans la chair rouge ruisselante,

de la bête en survie qui redouble de puissance au péril de ta vie.

Mais les fantômes et l'ombre des âmes déjà tombés te hantent.

Sous la charge, tu t'égares, tu chancelles, tu vacilles, tu hennis.

 

Le temps en suspend ralentit et tes yeux se vident de ton âme.

Tes muscles en sueur se tendent, se raidissent jusqu'au brame.

Tu fléchis, tu t'inclines, tu écrases tes flancs dans le sable impur

où tu affales ta belle robe blanche, éventrée sans maille ni armure.

 

La bête s'acharne, enfonçant ses pieux au fond de tes entrailles.

Ta douleur n'a pas d'égal, mais ton corps protège encore sans faille,

la vie de l'homme se relevant peu glorieux, avec la peur du ridicule

qui ne le tuera point. Froid à ton agonie et devant la bête, il recule.

 

Offensé devant la plèbe, dans son honneur au comble de l'horreur,

par impression de trahison et de parjure de son infidèle destrier,

le phénix blessé au plus profond de son orgueil et dans sa fierté,

se hâte le torse exagéré, d'ordonner un second souffre douleur.

 

Les témoins enfin assouvis de l'imprévu carnage tant attendu,

acclament le prodige d'achever au sens propre, même d'abréger,

le supplice divertissant du coupable illégitime ; la bête fourbue.

Allégeant ainsi les consciences et leurs réjouissances entachées.

 

Expirant le chant de l'agonie et implorant tes dernières forces,

tu prouves ton courage en relevant ton corps lourd et moribond,

sans le regard, ni l'attention de ton bourreau honteux qui s'efforce,

d'enfourcher avec prestance, son nouvel «ami» d'un coup d'éperons.

 

A la vision de finir assassiné et traîné par l'attelage d'équidés,

comme le taureau vaincu quitte la piste après sa mise à mort,

tu entames ta dernière course folle, l'abdomen pendant éviscéré,

pour finir d'expirer, isolé dans les mouroirs des noirs corridors.

 

La junte indisposée à la scène compromettante d’inhumanité,

applaudit le combattant, l'encourageant d'abréger la destinée,

du dragon harassé, désarmé, ruisselant dans son propre sang.

Rassasié, le Réjoneador s'oblige de finir ce que la foule attend.

 

Mi-homme, mi-dieu, lance en main, face à la bête suffocante,

il se fait son alcade, rendant la sentence à sa proie innocente.

Instant cruel et sordide de l'estocade par la main de l'homme,

quand la lame d'acier effilée, crève son cœur jusqu'au sternum.

 

Certain d'avoir pu ainsi honorer l'exception de son génome,

la prouesse de l'homme n'a d'égal que le déclin de son destin.

Le dernier maillon du règne des espèces; le genre humain,

massacrant froidement l'animal dans les ors de ce décorum.

 

Je pense à vous âmes rayonnantes, où êtes-vous maintenant ?

L'herbe y est-elle plus verte et les espaces bien plus grands ?

Votre amitié est-elle retrouvée dans la confiance rassurante ?

La main de l'homme est-elle absente ou délicate et aimante ?

 

Pardon Xélim, mon si beau cheval blanc, de notre pâle trahison.

Pardon belle et noble bête pour la complicité de notre passivité.

Pardon d'avoir trahi la confiance que vous aviez en l'humanité.

Pardon de vous rendre les honneurs par ces mots de compassion.

 

Gilles TRISTAN